La nouvelle, car c’en est une malgré l’approche curieuse des auteurs, commence sur un superbe point grossophobie :
« Ils étaient trois, le plus gros s’appelait Mathila ».
S’ensuit une longue et pénible description de chacun des personnages entrecoupés de paysages colorés rallongeant indéfiniment les phrases et saturant l’esprit d’informations pour beaucoup inutiles. Ce qui gêne le plus, c’est sans doute le mélange description des personnages/informations sur le monde, on sait plus trop ce qu’on a appris sur quoi.
Mais ce qui est le plus impressionnant, c’est que dès le premier paragraphe on commence la looooooongue série de crissements de cette histoire. Tout crisse. Partout. Et avec style. Ça crisse avec arrogance, au niveau des chaussures, des harnais, du granit, ça crisse à n’en plus finir et parfois plusieurs fois sur la même page.
Les digressions d’anecdotes en anecdotes, qui au lieu d’insuffler de la vie au monde, viennent brouiller la lecture. Tout devient confus et embrouillé, dans ce qui prend très vite la tournure d’une partie de jeu de rôle sur table mal racontée.
Photo de spider2702 via Pixabay
On jette ici et là des mots (« fouet à ondes », « astéroïde pneumatique », « sables métamorphiques », « fouet à plasma », « lance à neutrinos », « transpatial », « auto-fouineur », « activité ondulatoire du plexus énergétique »…) qui vont dire au lecteur : « ah oui, n’oubliez pas que vous lisez de la SF ». Ce qui n’est pas inutile dans la mesure où la grande partie des éléments nous donnent davantage une ambiance de fantasy, surtout quand les personnages s’arrêtent à la taverne pour faire le point sur la quête. Ce qui arrive plusieurs fois dans l’histoire.
La (très) longue présentation des trois personnages (et on est bien contents qu’il n’y en ait pas davantage) pourrait faire penser aux grandes heures d’Agatha Christie (notamment au « Meurtre de l’Orient Express ») si toutefois les frères Bogdanoff avaient réussi à réellement donner vie aux personnages. Ils réussissent tout de même à lâcher un point racisme ici et là, dans le plus grand des calmes avec un personnage qui sera appelé « exométis » toutes les trente secondes et un autre qui a « des yeux d’un noir absolu qu’il avait fait brider (…) pour leur donner plus de mystère » parce que les mystères de l’Orient, comprenez-vous ?
Dr Fu Manchu inteprété par Christopher Lee, magie de la yellowface, c'est beau Hollywood
Nous comprenons péniblement qu’un trio de zozos mal assortis mais copains comme cochons (pardon, oui, l’un d’eux est un surcochon. Pas un surhomme, ni un surmulot mais bel et bien un surcochon bipède en costume romain BDSM, j’ignore ce que ça dit sur les auteurs —et oui, c’est le personnage gros du début), s’est mis en tête de trouver un « trésor ». Ce qui nous permet de retomber sur nos pattes : nous avons l’équipe d’aventuriers, nous avons le trésor, nous manque plus que le donjon. Porte/Monstre/Trésor. OK.
Vous voilà plongés dans une partie de Donjons & Dragons sur une planète inconnue avec les frères Bogdanoff comme maîtres de jeu, et c’est une expérience à part entière, alors attachez vos ceinturons de cuir et enfilez vos côtes de maille énergétiques.
Une chose est importante à comprendre dans ce texte (et peut-être dans les autres), c’est que beaucoup de choses « font scientifiques ». Le plus gênant étant la lance à neutrinos qui… lance des neutrinos… sachant que ben, les neutrinos traversent la matière sans en avoir rien à secouer, donc pour une arme, c’est pas fou. MAIS ça FAIT scientifique.
De toute façon, ce texte force à abandonner la logique sur le bord de la route, donc ne vous formalisez pas pour si peu. La construction du monde, la géographie du lieu, les incessantes digressions, les informations contradictoires, les réactions perchées des personnages, tout est réuni pour vous dire qu’il faut lâcher prise.
Mais c’est à ce moment-là, alors qu’on vous a déjà bien tabassé de mots piochés au hasard, qu’on va vous faire un exposé politique. Et croyez-moi, pour celleux qui ont lu « Ajedhora » de Francis Lalanne, la simple idée d’un chapitre entier dédié à la politique d’un monde alien vous saisit l’estomac, et vous fait froid dans le dos au souvenir de ces exposés sans fin qui faisaient la fierté de son auteur pour se terminer dans un feu d’artifice de relations toxiques à la limite de la pédophilie.
Heureusement, les Bogdanoff ne versent pas dans ce genre de littérature et on les en remercie. Mais ça n’en rend pas le livre meilleur.
Retenez qu’à partir de ce moment-là, on sait enfin que le trésor est une pierre philosophale (enfin, selon les frères Bogdanoff, rappelez-vous : ça doit FAIRE scientifique, pas être scientifique), dans une tour philosophale (et j’aimerai vous dire que je plaisante, mais non, surtout qu’à l’arrivée ce sera un temple philosophal de plain-pied) avec un gardien philosophal : LE CRATYLE. ENFIN. Oui. Porte/Monstre/Trésor. Mais faisons trois groupes de un pour trouver un truc pété qu’on pourrait trouver plus facilement car il y en a un par galaxie, mind you, donc on en a tout le tour du ventre dans un monde où on peut voyager dans l’espace.
Vaisseau Enterprise NCC 1701
Sur le chemin, la magie de la langue nous fait découvrir des « nappes d’ombres souples » (sûrement parce qu’elles sont en coton fin, c’est souple et solide), des « voix amaigries par de vagues pressentiments » (c’est des voix qui ont perdu du poids en se faisant peur toutes seules et qui sont passées à la cuisine vapeur plutôt qu’au beurre) et des aisselles qui, en picotant, détectent des ennemis qui approchent. Ce qui laisse rêveur sur ce que les autres plis du corps peuvent faire.
Cul d'éléphant. Je vous laisse imaginer son pouvoir. (Photo de Albrecht Frietz - Pixabay)
Va s’ensuivre un LONG affrontement inutile, car il suffit à nos « héros » de dire : « Oh la, bouseux ! Nous sommes des questeurs philosophaux ! » et ils sont conduits devant le cratyle philosophal, dans le temple philosophal, dans une démarche discrète et feutrée mais avec des chaussures qui couinent, si vous avez des questions posez-les à l’éditeur qui a laissé passer ça. Les questeurs sont donc conduits dans un temple philosophal (et non plus dans le donjon philosophal qu’on nous avait promis au départ, donc les auteurs à peine arrivés au tiers de l’histoire ont déjà lâché la rampe) qui est à la fois plongé dans le noir ET recouvert de marbre phosphorescent. Et c’est ce qui est fascinant avec les frères Bogdanoff, c’est qu’ils aiment l’idée de la science comme Lalanne aime l’idée de la politique.
Le cratyle est donc une sorte de chimère chenillesque cheloue qui pique, mord et bave par tous les trous et toutes les extrémités, et arrive à être à la fois inconnu et pourtant étudié à fond par l’un des trois candidats. Ce monstre philosophal (relativement petit) est enfermé dans un vase philosophal en diamant (dont la taille se modifie selon le bon vouloir des auteurs), contenant la pierre philosophale, le tout scellé dans un mur philosophal. Et comme les questeurs du moment sont des gens organisés sous la plume d’auteurs expérimentés, ils font sagement la queue pour passer chacun leur tour devant un public en folie dans un savant combo de répétitions et de mots tirés au sort (« un sifflement abrasif », « une vibration mate, assourdissante et muette », « grappe humaine », « rayonnement du zéro absolu », « hésitation distinguée »).
Et il faut s’accrocher aux branches quand un enfant atteint de progéria fait son apparition et est décrit comme un « être scandaleux », ce que les familles concernées apprécieront sans nul doute. Mais les lecteurs habitués à la lecture des Fleuve Noir Anticipation sont rôdés autant au validisme, qu’au sexisme et au racisme, la sainte-trinité de la SF française dite « classique ».
On perd ensuite un temps infini dans la tête de chaque candidat à la pêche au diamant philosophal, jusqu’à ce que le troisième prenne enfin la place des deux précédents et qui après qu’« une onde glaciale s’engouffra en lui par toutes les ouvertures béantes de son corps », oui, TOUTES, prend possession du diamant philosophal. Voilà, le cratyle est cané.
Photo de Rob Van Der Meijden - Pixabay
MAIS, ce n’est pas fini du tout, oh la la. D’abord, on est témoins d’une scène lunaire où le gars prend d’un coup un melon sidéral et se met à parler comme Alain Delon. ET tandis que les deux premiers candidats, encore vivants, se demandent pourquoi leur pote pète un boulard, la prise de pouvoir est actée. Diamant philosophal = Devenir le nouveau chef éternel. N’essayez pas d’expliquer cette scène, rien ni personne ne viendra élucider le mystère du changement de personnalité de sa « Hauteur Philosophale » (si vous en avez marre de ce mot, dites-vous que vous avez un résumé sauvage).
Malheureusement, les problèmes (et les incohérences) ne s’arrêteront pas là, car le nouveau souverain magnifique de l’espace infini est désormais maudit, personne ne peut le toucher sans mourir aussitôt. BIM, raide. Même au travers des vêtements, hein. Non, ne cherchez pas.
Insérez ensuite une scène dans… UNE AUBERGE. Oui, bravo, car il faut débriefer la quête. Après une longue ellipse (70 ans, donc merci) durant laquelle les deux aventuriers perdants ont continué leur vie d’aventure, ils posent enfin leurs fesses et écoutent le tavernier raconter l’histoire de ce roi maudit qui n’a jamais pu se faire soigner car personne ne pouvait le toucher… et FIN.
Oui, oui, FIN.
Si vous trouvez ça débile, moi aussi. Car dans un futur où on maîtrise le voyage intergalactique, ne venez pas me faire croire qu’on ne connaît AUCUNE technique de soin assisté par robot, d’isolation des malades, de soins divers et variés que le malade peut s’administrer lui-même, mais osef.
Ne venez pas non plus me faire croire qu’en 1985 (date de sortie de l’anthologie « La machine fantôme » qui contient cette nouvelle), on n’avait pas de relecteurs dans les maisons d’éditions capable de dire que quand il y a autant d’incohérences et de longueurs inutiles dans un texte, il faut faire quelque chose (comme couper). Surtout quand on veut surfer aussi éhontément sur le succès de Platon et faire croire au monde que les frères Bogdanoff ont pu écrire une version fictionnelle du turfu du texte homographe du philosophe.
Toutefois, vu que Platon y parle de sémantique, on peut se dire que les frères Bogdanoff en ont réussi ici une antithèse parfaite avec cet enchaînement de mots sans queue ni tête où ni les mots, ni les concepts n’ont de sens.
Liens des lives :
https://youtube.com/live/-ZzLw6Mcllg
https://youtube.com/live/lGPpSPEcSIc
https://youtube.com/live/meyGwdurZGo
